GERHARD
RICHTER
100 BILDER
Carré d’Art,
Musée d’Art Contemporain de Nîmes
1996
Né dans
ce qui deviendra l’Allemagne de l’Est, Richter émigra à
l’Ouest en 61. Il fit ses études à l’Académie
des beaux-arts de Düsseldorf au début des années
1960. Il fut remarqué pour la première fois aux milieux
de ces mêmes années avec ses tableaux flous exécutés
à partir de photographies. Ces œuvres furent suivies de tableaux
représentant des villes et des paysages qui combinaient la
picturalité et une apparence d’artificialité. Richter
exécuta également des tableaux en gris monochrome et
d’autres basés sur des nuanciers. Dans les années 1980,
il produisit un certain nombre de tableaux exécutés
dans un style puissant, très gestuel, qui étaient le
fruit d’une patiente recherche. Son œuvre n’a cessé de soulever
des questions complexes quand à savoir ce qu’est l’expression
dans l’art, ainsi que sur la relation des limites techniques et des
limites historiques à l’expressivité.Tentative
inédite d'exploration ontologique de la peinture, de ses fondements
à ses limites, d'après le constat que "la peinture n'a
toujours peint qu'elle-même".
LE
REGARD EST AU DEHORS
Quand
un sujet humain s’engage à faire un tableau, à mettre
en œuvre ce quelque chose qui a pour centre le regard, de quoi s’agit-il ? Dans le tableau, toujours se manifeste
quelque chose du regard, le peintre le sait. Un
regard déposé, ressaisi, mis au dehors. Son effet de
présence participe d’une rencontre étrange du dehors,
l’insaisissable. Ce qui détermine foncièrement
le visible, c’est le regard qui est au dehors. Il déclare une
préexistence de la vision au vu. Dés lors, ce regard
qui est au dehors divise le sujet. La schize n’est pas dans l’invisible,
mais dans le fait d’être regardé, d’être l’objet
du regard de l’Autre. Dans cette béance gît une certaine
fonction de l’autre, d’un autre qui nous observe. L’épreuve
d’un je suis regardé atteste d’un point d’extériorité,
de dépendance, d’aliénation fondamentale. Le regard
nous cerne, nous sommes des être regardés par le spectacle
du monde. Là commence l’inquiétante étrangeté,
l’effroi.
L’EXPOSITION
Une
exposition : l’œuvre de Richter de nature polymorphe nécessite
dans sa diversité historique mais également plastique
de l’appréhender par l’exposition, celle du carré d’art
de Nîmes en 1996. L’exposition
présente dés l’entrée un Miroir (1987) conçu
par Richter (200-190 cm). Plus loin, nous rencontrons une toile intitulée
Deux gris superposés de 1966 qui additionne deux rectangles
monochromes. Les structures du miroir et du monochrome se répercutent,
à leur tour, dans trois tableaux pigmentés intitulés
respectivement Miroir, gris (1991) Miroir, rouge (1992)
Miroir, gris (1992). Ils
consistent en une vitre dont le verso est recouvert, opacifié
d’un pigment gris ou rouge, alliant ainsi le miroir réfléchissant,
le monochrome et la transparence du verre. Ce sont des vitres avec une
couche de couleur appliquée au dos, des travaux médians
en quelque sorte, ni vraiment miroirs, ni monochromes. S’esquisse
une problématique de l’entrecroisement du regard et du reflet,
de l’occultation et de l’écran. Ces dispositifs interpellent
la relation du sujet au tableau. Le tableau, sur un mode spécifique,
implique l’espace en devant du tableau. Le corrélât du
tableau, dans cette relation, c’est le point du regard. Entre
les deux se passent autre chose qui n’est pas du registre de l’optique,
de son ordre construit et de ses repères maîtrisables,
d’avance située dans la distance ce lieu de la conscience voyant
se voir. Par
un effet sidérant, dans ce vis à vis, le spectateur se
trouve à la fois inclus dans le tableau vitré et exclu
de ce qui se passe. Le monochrome et les miroirs pigmentés rencontre
ainsi la fonction de l’écran, non traversable, opaque, lieu de
la tache, de la lumière et de l’ombre comme matières,
lieu d’une faille, d’une dissymétrie essentielle entre la vue
et le regard. A
distance nous nous apparaissons mais la vision se fait en nous. Le
miroir simple, les miroirs pigmentés rouges et gris, le monochrome
gris mettent en tension la non-équivalence de la fonction du
miroir et du tableau. Tableau
et miroir ont en commun le cadre, qui limite un espace, où le
regard est cerné, configuré. Quand au redoublement opéré,
le statut n’est pas le même. Le miroir relève de la représentation,
le tableau n’est pas de l’ordre de la représentation, Il n’est
pas du registre de la conformité à une réalité
extérieur, de la convenance, de la similitude, de la correspondance
qui serait fidèle ou erroné. Le tableau rend sensible,
l’objet absent. Lieu d’un croisement de l’œil et du regard, le miroir,
à l’inverse capte le sujet, par le surgissement de son image.
Dans le rapport de l’œil et du regard, il y a une distinction entre
les deux fonctions. En effet, la structure de la vision s’oppose à
celle du regard, il y a décalage, écart, élision.
ONTOLOGIE
DE LA PEINTURE
Richter :
" En dépit des idéologies, la peinture ne
se revendique de rien, et ce n’est qu’une démarche compliquée
pour approcher la vérité ".
Depuis
le ready-made, l’invention de la réalité, la peinture
ne montre plus le réel, mais se représente elle-même
(elle se produit elle-même). Laisser
le tableau se développer à partir d’une logique visuelle,
et cette logique résulte de décisions successives. Le
hasard, la surprise, l’émergence, l’inachèvement, la reprise,
le réajustement de ce qui surgit, sans être des solutions
définitives ou standardisées permettent cet accomplissement.
Richter :
" Le défi est de peindre une toile réellement
valable sans savoir à quoi une toile devrait ressembler. Est-ce
une erreur de ma part de toujours vouloir autre chose que ce que finalement
je produis ? "
Par
un processus de transposition et de destruction, Richter parvient à
peindre des compositions décomposées, sorte de chiasme. Les
multiples exigences de la peinture nécessite une simultanéité
de stratégies contraires : fonction représentative
et réflexion sur la peinture elle-même. Vivre
avec cette contradiction de savoir qu’avec les moyens de la peinture,
il n’atteindra pas ce qu’il désire, mais il continu et n’est
pas disposé à changer, car cette difficulté est
normale, nécessaire. Elle
fixe les limites, les moyens pour tendre vers l’inaccessible. Etre
en peinture : il affirme une certitude, sa conviction que la peinture
a encore un sens, mais qu’elle requière un engagement intime.
Richter :
" On ne remédiera pas à l’absence de message
ni par l’application, l’obstination, la folie ou d’autres astuces, mais
seulement par l’acte de peindre ".
L’ACTION
IMAGINANTE
Richter :
" L’essentiel est toujours le visuel ".
L’imaginaire,
cette capacité à déformer les images fournies par
la perception, à nous en libérer. Qu’une image présente
fasse penser à une image absente, voir une prodigalité
d'images aberrantes, une explosion d’images, il y a action imaginante.
L’imaginaire provoque l’ouverture, l’évasif. Dans
ses toiles figuratives, la réalité qui apparaît
est évidemment identifiable au premier regard, mais son apparition
constitue une énigme, l’image est reconnue mais méconnaissable,
familière et néanmoins étrangère. Il
choisit avec un semblant d’indifférence des photos amateurs,
des objets anodins, des instantanés car le sujet banal ne recèle
aucun intérêt en soi, lui procurant le sentiment de réel,
de non construit, non fabriqué, plus direct, plus crédible,
plus universelle. Pour donner l’impression de fortuits, d’aléatoire,
pour faire naître la manifestation du réel : le il
y a préalable. Ses
images sont moins imitatives qu’évocatrices, elles sont ouvertes
au regard, prêtes au dialogue. En rendant visible, le contenu
latent du passé, du présent, du futur dans l’œuvre :
il donne le souvenir plus la promesse. Avec
la transposition d’images photographiques ancrées dans le réel,
mais estompé dans la forme picturale, avec des lignes indéfinies,
des contours flous, de l’évaporation, il y a une mise à
distance de la surface, un déplacement. La perception rend la
mise au point inutile, la précision des détails superflue.
Il ne reste que le nécessaire, l’essentiel.
" L’art
d’embrasser la surface de l’eau "
Ses
matières bien qu’épaisses (une dizaine de couche) sont
lissées, tirées, tendues. La surface est brossée
avant séchage, ce qui donne ce sfumato, ce modelé vaporeux,
ce brouillard, sorte de "jaillissement immotivé du monde ",
de visible naissant. Dans
ses toiles abstraites, le chatoiement des couleurs produit une irisation.
La séparation à la surface de la toile, des couleurs constitutives
de la lumière blanche ; les reflets ainsi produits, présentant
les couleurs de l’arc-en-ciel. Cette
mise à distance de la surface, ouvre le tableau sur le fond. L’artiste
en travaillant ses tableaux abstraits recherche une ouverture, un équilibre
qui lui soit acceptable. Le moment où le tableau est au monde,
existe sans que lui, le peintre n’ai réussi à lui imposer
sa volonté. Il doit accepter de ne pas pouvoir planifier, faire
un tableau qui ne soit pas prédéterminé. Trouvé
la distance, par la rumination, la hantise, trouvé l’écart qui
lui rende son tableau mystérieux, inconnu, qu’il lui reste encore
à découvrir.
Richter :
" Toute réflexion entreprise pour construire un
tableau est une erreur. "
Les
tableaux obéissent à leurs propres lois, malgré
les choix de l’artiste, décisions négatives et positives,
pour finir par une approbation. Il constate, et opère. L’art
répond à un besoin universel de communiquer, rarement
et toujours par surprise, l’inaccessible.
Cézanne :
" Ecrire en peintre, ce qui n’est pas encore peint et le
rendre peinture absolument. "
Le
peintre reprend et convertit justement en objet visible ce qui sans
lui reste enfermé dans la vie séparée de chaque
conscience ; la vibration des apparences qui est le berceau des
choses. Pour ce peintre-là, une seule émotion est possible :
le sentiment d’étrangeté, un seul lyrisme : celui
de l’existence toujours recommencée. L’espoir
de rendre l’inintelligible accessible.
CONCLUSION
L’acte
de peindre est nécessaire en soi, Richter, virtuose de la peinture,
veut croire à la peinture, il s ‘est accroché à
l’idée que la peinture ne peut mourir, qu’elle possède
quelque chose d’essentiel, d’unique mais de sot. Les
mouvements artistiques de la deuxième moitié de ce siècle,
ne sont parvenu à émousser son envie, son désir
de peindre, non, la peinture n’est pas morte, l’art a ses règles,
la peinture ses lois. Il y a un possible de la peinture.